Philippe Grosbéty « Lanternes sans vessies » (1965)

En 1965 la Ville du Locle fait, grâce au politicien René Felber, l’acquisition de la seule oeuvre de Grosbéty qu’elle possède, « L’arbre », une huile sur jute de 100 cm x 92 cm aux subtiles variations de verts sombres.

 

Cette même année les expositions semblent avoir favorisé la confrontation de Grosbéty à la scène artistique régionale. Il publie un petit article en réaction aux discussions qui l’entourent. Ce texte répondrait de manière cinglante à une question comme « Quelle est votre définition de l’art neuchâtelois ? »

 

Fidèle à lui-même, Grosbéty ne ménage pas son entourage et ne mâche pas ses mots ! On imagine que certaines susceptibilités n’ont pas manqué d’être froissées...

 

Ce texte montre aussi l’aveuglement provoqué par Paris, cette ville-phare ignorant les expressionnistes et autres mouvements allemands ne disant pas un mot de dada Zurich, les yeux neuchâtelois semblent être définitivement tournés vers la France à cette époque.

 

Source : "Philippe Grosbéty" par Rose-Marie Comte, éditions Gilles Attinger, Hauterive, Neuchâtel, p. 26-27

 


 

 

LANTERNES SANS VESSIES

 

Il existe des morts qu’il faut tuer deux fois. Témoin, cette vieille balançoire d’une école de peinture du Jura neuchâtelois, qui a la vie dure.

 

Comme toutes les légendes d’ailleurs.

 

Périodiquement, elle revient sur le tapis. Mais ses défenseurs n’expliquent pas son essence, ses origines, enfin les causes qui font que l’on puisse parler raisonnablement d’une école de peinture du Jura neuchâtelois.

 

Sans doute est-ce plus ardu.

 

Rêver de cette école, peut partir d’un bon sentiment, encore que teinté d’une bonne dose de jobardise, d’un amour peut-être immodéré, excessif de son « coin », mais la réalité a d’autres exigences.

 

Depuis plus de cent cinquante ans, la France domine toute la peinture européenne. Tous les grands mouvements en « isme » pour employer un cliché consacré, sortent d’elle. Les autres pays n’ont pu qu’y greffer leurs particularismes.

 

On ne peut dire par exemple, d’un peintre allemand, qu’il se rattache à l’école impressionniste allemande. On dit simplement qu’il est un impressionniste allemand. Le contraire serait abusif.

 

Si, actuellement, le centre de la peinture se déplace en Amérique, si New York semble vouloir détrôner Paris, pour des raisons avant tout commerciales, cette aimable plaisanterie du Pop art, d’extraction américaine ne peut qu’y jouer un rôle épisodique de courte durée.

 

En Suisse, seul Hodler a créé une peinture alémanique, sinon nationale. Peinture trop regardée par L’Eplattenier d’ailleurs. Mais Hodler n’oubliait pas tout ce qu’il devait aux impressionnistes français. Son cas est resté isolé, aucune orientation nouvelle n’ayant été donnée par son art.

 

Il y a dans le Jura neuchâtelois des peintres qui peignent selon leur tempérament, à travers des conceptions diverses, qui ne ressortent pas d’un enseignement technique et esthétique basé sur des valeurs autochtones. L’invention dans son principe n’est jamais originellement pure et est toujours tributaire des écoles françaises.

 

Certains peuples sont biologiquement peu doués pour la création artistique. Ce qui, à priori, ne signifie pas qu’ils ne puissent exceller dans l’art artisanal, ou ne pas donner de bons ouvriers de l’art.

 

De là à affirmer qu’ils redisent les conditions requises pour créer des écoles, rien ne le justifie.

 

Le Haut pays neuchâtelois n’a pas donné à ce jour, le génie assez puissant pour exprimer par des moyens nouveaux ce qui fait le fond de la sensibilité du Jura neuchâtelois.

 

En revanche, il a vu naître un grand poète : Cendrars.

 

Un grand poète de l’architecture : Le Corbusier.

 

Mais sans Paris, cet admirable creuset, auraient ils pu donner toute leur mesure ?

 

Ose-ton les revendiquer ?

 

La peinture s’est internationalisée pour des causes multiples et se rit des régionalismes qui prétendent l’ignorer ?

 

 

Source : Texte de Philippe Grosbéty publié dans l’Impartial en juin 1965